
Murs
Vendredi dernier le Sénat américain a massivement approuvé par 80 voix contre 19 le principe de la construction d’une barrière de plus de mille kilomètres le long de la frontière avec le Mexique, au prétexte de lutter contre l’immigration clandestine ; coût : 1,2 milliard de dollars. L’érection de ce mur de la honte met crûment en lumière ce que j’appelle, depuis plusieurs années déjà, un apartheid planétaire divisant le monde en zones riches et pauvres.
Au départ, le mur se définit comme une structure de séparation entre deux espaces : la Grande Muraille de Chine protégeait les Royaumes combattants de l’Empire du Milieu contre les invasions barbares ; le mur de Berlin représentait l’image de la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest ; le Mur érigé par Israël en Cisjordanie est la tentative désespérée de séparer deux peuples imbriqués pour toujours sur la même terre...
Partout, le modèle du Mur est en train de s’imposer comme logique d’organisation de l’espace urbain : à Padoue, un maire de gauche a érigé il y a quelques semaines un mur séparant deux quartiers, l’un pauvre et d’émigration, l’autre de classes moyennes, de plus en plus de ghettos de riches sont construits au centre des villes pour imposer une ségrégation spatiale sous couvert de lutte contre l’insécurité...
En Europe comme aux Etats- Unis le mur est une manière d’endiguer l’immigration des pays pauvres. Depuis son retour au Ministère de l’Intérieur, Sarkozy essaie de transformer l’Union Européenne en forteresse censée protéger les pays du Nord. En Libye, il demande que l’on bâtisse des centres de rétention tandis qu’au Maroc, devant les caméras de télévision, les jeunes africains viennent mourir sur les murs couverts de barbelés. En Europe, encore, les partis d’extrême droite font jaillir des murs de haine entre communautés à l’instar du Vlaams Belang, cette formation nationaliste flamande qui se sent suffisamment forte pour envisager non seulement des mesures anti immigrés mais pour faire « crever la Belgique » comme le disait un de ses slogans de campagne... Le Mur devient la solution magique aux problèmes suscités par la mondialisation qui a affaissé les frontières des Etats nations, sans réussir à leur substituer de nouveaux cadres structurants autres que le pouvoir de l’image télévisuelle... qui construit elle-même un mur cathodique de la pensée !
Un Mur n’est pas une chose naturelle, c’est une structure créée par l’homme dont le but est d’exclure certains au bénéfice d’autres ; le Mur est donc la concrétisation de la peur, transformée en politique publique. Il est plus facile de s’enfermer derrière un mur que de réunir des peuples, des individus, des groupes sociaux qui s’ignorent. Les puissants de ce monde construisent des murs pour se protéger des pauvres. Qu’ils soient faits de béton armé ou d’électronique, ces Murs ont une même fonction : la surveillance, le contrôle, la construction de ghettos. Les mêmes qui prônent la libre circulation des marchandises et des flux financiers sont les premiers à vouloir restreindre la libre circulation des hommes. Mais au cours de l’histoire, les Murs ont toujours fini par céder, comme à Jéricho. Les lignes Maginot sont toujours contournées et leur destin est d’illustrer l’impuissance de ceux qui cherchent à contenir la réalité par des barrières inutiles.
Cachan montre bien la vanité de ces efforts. A Cachan, depuis août dernier, Sarkozy a tenté d’imposer un cordon sanitaire pour isoler les sans papiers du reste de la population. Il s’est heurté à la détermination de grévistes de la faim soutenus par des élus, des associations, des artistes et une partie de la population locale. Le ministre de l’Intérieur a piteusement battu en retraite face à cet élan de solidarité. Ce n’est que justice. Les murs, les clôtures, les frontières, tomberont parce qu’ils emmurent ceux là mêmes qui les érigent en systèmes de ségrégation inutiles. Les murs céderont sous la pression de la force historique des pauvres, parce qu’ils sont contraires à l’évolution du monde, vers une terre - patrie, telle que définie par Edgar Morin. On n’enferme pas les peuples derrière des barrières. Bien au contraire. A l’heure où les crises écologiques et, la première d’entre elles, le réchauffement climatique, tout nous pusse à trouver les moyens de prévenir et de réparer, par une gestion mondiale responsable et solidaire, ce que des centaines d’années de pillages et de domination, d’esclavage et de colonisation ont détruit.
Le mur est l’avatar ultime d’un monde ancien. Hors les murs, l’espace est libre.
Noël Mamère, le 8 octobre 2007

